23.05.06 / 16:52
Keep crying
Il me faut quelques secondes pour me rendre compte. Son front contre la barrière. Ses mains accrochées au grillage. On pourrait croire qu'il reprend juste son souffle après une course. J'arrive à sa hauteur. Il a la quarantaine. Il pleure. Je suis gêné, fasciné, gêné, fasciné. Un homme de quarante ans n'est pas supposé pleurer dans la rue. C'est comme ça, un genre de règle non-écrite de la vie en société. Pourtant il est en train de. Puis s'arrête, recompose un visage normal en quelques secondes. Se remet en marche. J'y ai pensé un peu les minutes qui ont suivi, parce que ma pomme musicale (honnie soit sa batterie, loué soit le sens de l'à propos de son mode aléatoire) a eu la bonne idée de choisir un morceau qui m'a moi-même valu quelques larmes urbaines il y a quelques mois de ça. Mais je suis un homme de trente ans j'ai le droit. Hin-hin-hin.
Sébastien Schuller - Sleeping song
Après, j'ai oublié. Jusqu'à dimanche soir et mon milliardième (au moins) Mulholland Drive. Là aussi ça pleure (à l'écran, et dans mon ventre). Au club Silencio (no hay banda ! répète le maître de cérémonie, mais si tu regardes bien cette scène, tu verras Laura Palmer planquée dans un coin), sous les flashs bleus, il y a deux filles qui se mettent à pleurer. Il se passe des choses, sur la scène et dans leurs ventres respectifs. Betty/Diane a mangé Rita/Camilla. Il se passe des choses, et ça fait souvent pleurer. Rebekah del Rio meurt en chantant, elle s'écroule devant le micro, et pourtant on entend toujours sa voix, et sa chanson, et c'est l'histoire de Diane qu'elle raconte, et sous les flashs bleus, les filles pleurent. Au club Silencio, tout le monde pleure finalement. Moi aussi. A chaque fois. Dans mon ventre.
Alors je me suis rappelé du quadra en larmes contre la barrière. Et j'étais gêné d'avoir été gêné. Tout bien réfléchi.

Et ça n'a pas grand chose à voir, mais El perro del mar c'est joli, c'est frais, c'est suédois, saibon-mangézan. Parce que je sais pas toi, mais mais moi, la production musicale ces temps-ci, hein, bof. Barbara Carlotti c'est rigolo, ouais, bon, au moins c'est pas cette enclume de Jeanne Cherhal, c'est déjà ça. Le prochain Nouvelle Vague, il est pas mal, mais ça va faire comme le précédent, je pourrais plus le voir en peinture d'ici quinze jours. Et j'en ai plein comme ça, alors je retourne sur mes vieux trucs, je récupère un vieux Lynsey de Paul, je prends Dusty Springfield entre quat'zyeux et je lui dis qu'elle au moins, hein, bon. Du coup, El perro, je sais pas combien de temps ça va me faire, mais au moins ça me change un peu.
El perro del mar - Dog
16.05.06 / 16:00
Un peu comme une balade dans la forêt enchantée (sauf qu'à la fin, t'es mort)
Tu ne t'en es pas aperçu, mais la semaine dernière, c'était la fin du monde. Dans la nuit de dimanche à lundi très exactement. J'étais chez moi, et je sentais la chose arriver. Sans doute mon côté Mamouaselle Irma (voit tout sait tout dit rien n'en pense pas moins en espèces s'il vous plaît appelez moi si ça ne va pas mieux vous prendrez bien un pendentif magnétique avant de partir).
Bref, je savais. La lune était trop pâle, trop ronde, trop fatiguée. Surtout, c'était le seul point de lumière. J'ai compris (toujours plus malin que les autres) qu'il n'y avait déjà plus d'électricité nulle part. La nuit était vautrée sur la ville, les gens dehors étaient un peu agités. Et va, et vient, et va, et vient, patati, patata. Enervés, très pâles à cause de l'éclairage. De ma fenêtre je voyais tout ça. En regardant dehors, j'avais une vue dégagée sur les Champs Elysées, que je m'étais permis d'élargir un peu pour mes besoins. En y réfléchissant maintenant, pour avoir cette vue là, sous cet angle là, mon appartement était à peu près à la place de l'Arc de Triomphe. En toute simplicité, comme toujours.
Et il s'est produit une chose que personne n'attendait (sauf moi visiblement parce que ça ne m'a pas surpris outre mesure). Le soleil s'est levé, d'un coup, il a bondi de nulle part comme une étoile filante et s'est arrêté une fois à hauteur de la lune. Dehors, plus un bruit, tout le monde avait les yeux en l'air. D'autant qu'outre son apparition parfaitement hors-de-propos, il avait la mine un peu patraque, tout blanc, tout pâle. J'ai dit "C'est maintenant, il va exploser".
Et il l'a fait, mais pas comme on s'y attendrait. Il s'est juste disloqué, sans bruit. On aurait dit une assiette en porcelaine qui se casserait en silence. Et puis plus rien, juste la lune qui restait là, relativement conne, toujours à éclairer en bravant toute vérité scientifique (mais, je te l'accorde, on n'était déjà plus à ça près). Après quelques instants d'immobilité, la populace s'est mise à gigoter dans tous les sens. Et à piller les magasins pour faire des réserves. Je suis resté étonamment calme (quiconque me connaît sait que c'est là le point le plus invraisemblable de l'histoire). Je trouvais ça tellement stupide et inutile, piquer de l'huile et du sucre pour remplir la cave. De toute façon, on allait mourir, tous, sans exception, dans quelques heures. De froid, de rien, c'était un peu flou, mais c'était certain. Alors pas la peine de s'affoler.
Le seul truc qui me préoccupait, c'est qu'il n'y avait plus ni électricité, ni réseau pour les portables, ni métro. Et que je voulais être avec Tourtel-sensei en attendant la fin du monde, mais il était impossible à prévenir. Alors je suis sorti, j'ai traversé Paris pour aller chez lui, en espérant tout le long du chemin qu'il n'avait pas eu la même idée et qu'il n'était pas en train de faire le trajet inverse vers chez moi. Son appartement était vide. Je me suis dit qu'il n'allait pas tarder, et je me suis écrasé sur le canapé. C'était bien parce qu'à sa fenêtre, on avait très exactement la même vue que chez moi. Je ne sais pas s'il a fini par arriver, je me suis réveillé avant le grand final.

tara king th. - Five light feelings
06.05.06 / 15:16
La mémé, le sourire
Elle a le crâne dégarni, et à chaque fois qu'elle entre, je m'en veux un peu parce que je me fais toujours la réflexion. Les cheveux qui lui restent sont teints, d'un roux bizarre qui ne peut aller qu'aux mémés. Elle est grosse aussi, et elle boitille en marchant. Tous les jours, à la même heure, elle entre, le regard vague. Elle tourne un peu, attrape un bouquin. Toujours le Dictionnaire analogique, mais elle joue une petite comédie, fait mine de fouiner, en repose un, en feuillette un autre avant de se décider.
Elle s'installe, sort un bloc note et un crayon de son sac. Je pense qu'elle recopie patiemment, page par page, entrée par entrée. Je pense qu'elle n'a que ça à faire, qu'elle vient ici pour voir du monde, que ma salle est le dernier rempart avant de sombrer dans la solitude. Ma collègue, dans le métro, me disait qu'elle avait de la peine l'hiver quand elle la voyait repartir dans le noir, un peu trop lourde, un peu trop boiteuse. Moi je n'ai pas de peine, je l'aime bien, c'est tout. Je me dis que si je pense très fort je t'aime bien quand elle est là, elle va peut-être le sentir.
Je crois qu'elle est timide aussi. La collègue, toujours dans le métro,
(tac-toum-toum, tac-toum-toum, frein, iiiiiik, portes qui s'ouvrent, montée, descente, tuuuut, tu vas te faire pincer très fort et c'est le petit lapin rose à l'air stupide qui te le dit, tac-toum-toum, tac-toum-toum)me raconte ce qu'elle sait. Qu'elle avait une copine avant, et qu'elles se voyaient à la bibliothèque, mais la copine ne vient plus, elle est morte sans doute. Alors maintenant elle vient toute seule, ne parle à personne, recopie son dictionnaire.
Je disais timide. Parce que bonjour, jamais. Au revoir, oui, mais je la force un peu. Quand je la vois partir, lente et lourde, je la regarde bien droit, je lui fais mon plus beau sourire délicieux, mon spécial xxl je-fais-craquer-les-mémés, et lui dis Au revoir madame bien fort.
(je la soupçonne un peu dure d'oreille, alors j'appuie, mais c'est par pur préjugé. Si ça tombe, elle entend à la perfection)A ce moment là, d'abord elle est toute surprise, elle sursaute. Et puis son visage se déploie à son tour en sourire. Comme elle ne doit plus avoir l'habitude d'entendre sa propre voix, elle tonitrue un aurevoâreuh qui fait peur à tout le monde. Je crois qu'elle a un accent, peut-être slave. Mais c'est difficile de se rendre compte sur deux mots par jour.
Hier, en entrant à son heure habituelle, et avant de farfouiller dans les bouquins, elle a tourné la tête vers mon bureau, m'a sorti son plus beau sourire délicieux, son spécial xxl je-fais-craquer-le-petit-bibliothécaire, et un Banjouremeussieuh qui a fait tressaillir la petite assemblée silencieuse d'habitués. Moi-même, j'ai dû trembler un peu, mais c'était de prendre conscience que je venais d'apprivoiser la vioque. J'aime bien les vieux, mais toi un peu plus, je ne sais pas pourquoi.

Stina Nordenstam - Almost a smile
