18.08.06 / 17:37
Fly me to the moon
Il va y avoir un avion. Il va y avoir moi dedans. Il va y avoir du bruit. Il va y avoir la clim. Je vais être un peu stressé. Je vais avoir mal aux oreilles. Il va y avoir cette drôle de sensation dans le ventre.
Aujourd'hui encore, c'est Paris. Il y a la pluie. Le vent. Ma carte de métro perdue pendant que je courais sous l'orage. La valise à faire. Le bureau à ranger. Les livres à choisir. L'ipod à remplir.
Il sera minuit. Ca sera Athènes. Il fera très chaud. La chambre d'hôtel aura une vue sur l'Acropole. Je serai trop loin pour distinguer les caryatides. Mais je ne sais rien de plus parce que ça n'est pas encore arrivé. Ca sera demain. Et je suis tout entier tendu vers ça.
Ca n'a rien à voir, mais je ne sais pas écrire aujourd'hui. La construction m'échappe, mes phrases me font la gueule et se tortillent pour m'empêcher de les attraper. Des tétards dans une flaque d'eau. Mes efforts sont vains. Alors ce billet s'arrête là, et je regretterai de l'avoir écrit, mais ça sera trop tard.
Je vais donc, par un habile stratagème, détourner ton attention. Jette donc un oeil sur la droite. Souviens-toi, il y a quelques jours je te parlais d'Audrey et de ses queues de cerise. Regarde-la, droit dans les yeux, pendant qu'elle postule au bordel. Et oublie ce que je viens d'écrire, je t'enverrai une carte postale pour me faire pardonner.

Bic Runga - No crying no more
16.08.06 / 15:25
Avoir envie
Au café, il y a Marcela Iacub à une table de moi, avec son chapeau cloche sur la tête. C'est la première fois que j'ai envie d'aller voir un people et de lui dire merci. Mais je me retiens, je l'observe juste en coin. C'est pas un vrai people Marcela, quand j'en parle personne ne la connaît. Moi je l'ai lue un peu, pas tout, mais un peu. Elle écrit, elle pense, des choses qui me parlent et qui résonnent. Sur la maternité, sur les femmes, la famille. Je ne suis pas d'accord tout le temps, sur tous les points. Mais je l'aime bien, parce qu'elle me fait réfléchir. Je la regarde à la dérobée, d'abord pour être sûr que c'est bien elle, ensuite juste parce que j'ai envie.
Marcela a un petit cahier et un stylo plume. Elle boit un thé et elle écrit. De temps en temps elle jette un oeil vers moi, parce qu'elle doit sentir mon regard. Ce n'est pas juste que je joue la groupie, c'est aussi que j'aimerais être un garçon qui écrit dans les cafés. Ca elle ne peut pas comprendre. Elle doit penser que je l'ai reconnue sans arriver à mettre un nom sur son visage. J'ai envie de lui dire qu'elle se trompe, que je ne l'observe pas juste parce qu'elle est belle. Mais je m'écrase. Quand je vais aux toilettes, je passe contre sa table, et pendant deux secondes j'ai une sensation d'intimité inédite avec elle.
Marcela écrit dans sont petit cahier ligné, et en fait je m'en fous, je voudrais juste écrire aussi. M'installer, commander un lapsang et sortir un carnet, un crayon, écrire un peu, même à peine dix lignes. Je pourrais prendre cet air inspiré et absent, les yeux levés vers le plafond. Je pourrais sentir ce regard des autres sur moi, il écrit quoi il se la pète un peu ho il est gaucher qu'est-ce qu'il boit c'est le mec de direct huit mais non il est mieux celui de la télé tu crois pas que.
Je n'écris pas dans les cafés. Je ne parle pas aux célébrités quand je les croise. Je suis bibliothécaire en banlieue. J'ai trente et un ans. Samedi soir je pars dix jours en Grèce. J'ai retourné ma vie comme une veste au mois de février. Je suis souvent malade parce que mon corps a du mal à s'habituer à Paris. Je fume des cigarettes anglaises par snobisme. Je fictionne ma vie par moments. J'ai des plaisirs simples comme arriver à faire rire ma psychanalyste. Ici s'arrête la réalité, au delà j'invente.

Nicolas Vidal - J'ai envie
11.08.06 / 17:55
Ca n'a pas de sens
si je marche pieds nus antoine n'écoute pas ce que j'ai a dire je ne sais pas pourquoi mais moi j'aime le contact du sable qui caresse la plante des pieds alors je reste comme ça et je lui dis des choses essentielles en sachant qu'il n'y prête pas attention ça n'a rien de grave l'important réside dans le fait de prononcer dire exprimer hurler
être entendu être écouté au fond peu m'importe antoine tourne la tête de toute façon il marche à côté en regardant l'eau les vagues l'écume les enfants qui crient parce qu'elle est froide à un moment la dame qui vend des patisseries passe sur la plage en braillant ça le fait rire moi je dis toujours mes mots je suis concentré sur mon message
pieds nus je n'ai plus de voix quand je parle les phrases restent en suspension autour de ma tête j'ai les lèvres qui bougent l'air qui frotte les cordes vocales mais c'est comme un brouillard gelé je les vois tourner autour de moi en volutes je trouve ça joli antoine lui il ne voit rien la magie lui échappe il ne sait pas faire voler les objets non plus peut-être qu'il ne sait même pas que ça existe
quand je remets des chaussures on m'entend à nouveau l'enchantement disparaît mais les mots d'avant ceux qui dansaient devant mes yeux ne sont pas libérés ils lévitent encore quelques minutes et puis il s'effacent doucement absorbés dans l'air ambiant antoine croit que je n'ai rien dit moi je sais que j'ai parlé ça me suffit j'ai dit ce qu'il fallait c'était beau par moments un peu dur aussi mais parfois c'est nécessaire
les enfants dans l'eau s'éclaboussent j'ai remis mes chaussures je ne sens plus le sable sur ma peau antoine sourit il est pieds nus à son tour toujours en décalage je ne sais pas si c'est bon signe ou pas et peut-être qu'il me dit des choses en ce moment et qu'il voit des phonèmes onduler devant ses paupières mi-closes il n'a pas ses lunettes de soleil ça lui fait plisser les yeux j'ai chaud j'aimerais qu'on se baigne qu'on s'asperge en tapant du plat de la main sur les vagues qu'on ne se dise vraiment rien qu'il m'enlace dans l'eau et que je me transforme en poisson argenté
mais ça ne se passe pas comme ça on rentre et je prends une douche pendant qu'antoine s'endort doucement sur le lit il fait meilleur dans la maison les rideaux ondoient la lumière est douce je m'essuie avec la serviette bleue mais je laisse toujours quelques gouttes sur ma peau quand je m'allonge sur son dos ça lui fait des frissons partout ça lui plaît je dis tu veux un orage il dit oui alors je fais pleuvoir et des éclairs et de grands coups de vent la fenêtre claque personne n'a peur mais il sait maintenant que je fais ce que je veux même la pluie et le beau temps je mets du soleil sur son cou aussi et il applaudit après on regarde la nuit tomber mollement

The Ditty Bops - Short Stacks
Et il va vraiment falloir que tu me fasses confiance un petit peu, genre j'éduque ton oreille affamée. Arrête avec The Pipettes, non mais vraiment, parfois, les bras m'en tombent. Si tu veux du revival rétro chic et de bon goût, je te le répète, va plutôt voir du côté des Ditty Bops.
09.08.06 / 17:16
Le cri du livre qu'on égorge
Tu crois un peu trop ce qu'on raconte. Tu crois un peu trop ce que tu te racontes. Tu crois un peu trop, tout le temps. Tu t'extasies souvent quand à tu fais quoi dans la vie je réponds bibliothécaire. Enfin non, j'exagère un peu, ce n'est pas de l'extase, mais a priori, tu trouves ça drôlement bien.
Ca l'est, à certains moments. Pas toujours. Tu as pu remarquer (j'en parle assez souvent) que cette activité génère régulièrement un ennui profond. Mais je ne rends pas bien justice à mon métier. Tu crois un peu trop que bilbiothéquer, ça ressemble à acheter des livres, acheter encore, acheter toujours. Tu crois un peu trop, à nouveau. Le bibliothécaire, son activité la plus prenante, c'est le pilon.
J'ai eu du mal à m'y mettre. Je n'aime pas jeter des livres. J'en attrapais un, par ci par là, le mettais de côté quelques jours pour être sûr de ne pas faire de boulette. Puis, si je n'avais pas changé d'avis, je le détruisais avec précaution. Parce que les choses sont ainsi faites, si je ne le donne pas, je ne dois pas le mettre bêtement à la poubelle. Je dois le rendre inutilisable (et par là, invendable).
Tu crois que je suis sentimental. Tu crois que j'y allais doucement par amour. Tu crois un peu trop, je te jure. Je manquais juste d'assurance. En six mois dans mes nouvelles fonctions, j'en avais pilonné une dizaine à tout casser. Dans la hantise de me tromper. Et puis le déclic, mardi matin. Je regardais mes encyclopédies. Poussière. Pages arrachées. 1971. 1984. Tâches d'humidité. Couvertures pouilleuses d'avoir senti trop de doigts les manipuler. Le déclic. Si tu ne jettes pas, ce sont eux qui te jetteront. C'est donc moi ou eux, vaincre ou périr, pilonner ou se faire pilonner. Le papier n'aura pas ma peau. Plus d'états d'âme, si c'est obsolète, c'est bon pour le brasier.
Depuis mardi, je ne m'ennuie pas. Je détruis. J'harmonise mes rayonnages. J'arrache des pages, je joue du massicot. Je broie. On ne vantera jamais assez les joies du broyeur à documents, l'aspect jouissif, l'effet absolument anxiolytique du passage de milliers de feuilles, par petits paquets, dans les dents métalliques. J'annihile donc je suis.
Tu crois que je deviens peut-être un peu barjot. Parce que j'avoue, à la ligne d'après, que j'ai fait pareil chez moi. Je croulais sous les disques. Ils vampirisaient mon espace vital. J'ai fait des tas. A garder. A revendre. A jeter. Il me reste une petite valise de musique. Avant j'avais fait le frigo. Vérifié toutes les dates, jeté, nettoyé, éclairci. Quelqu'un m'a dit que c'était très bon signe. De faire le tri, de mettre en ordre, même de façon un peu compulsive. C'est que l'on reprend les choses en main. J'aime bien croire ce qu'on me raconte.
Il reste deux encyclopédies pas trop crasseuses, pas trop vieilles. Maintenant vient le temps béni du rachat. Du neuf. Du frais. J'ai labouré, et puis je sème.

Emiliana Torrini - Heartstopper
... And I drink too much and smoke too fast
And this city's cleared my innocence ...
01.08.06 / 15:22
La femme espadon (un genre de sirène ?)
La tripoteuse de tête est rentrée de vacances. On se revoit donc, dans le moelleux de son cabinet. Tout est doux chez elle, les tapis, le fauteuil, son sourire, ses yeux. Pas sa voix. Elle a le phrasé rapeux. Toujours au bord de la quinte de toux. Jeanne Moreau avec le visage de Simone Signoret. Ca ne change rien. Je suis dans du coton, ma méfiance naturelle s'évapore. Je deviens moelleux aussi.
Je l'ai vue une fois un mois plus tôt. Elle se souvient de tout. J'ai cet étonnement perpétuel face aux psychanalystes. Leur mémoire infinie. Ca m'échappe, la mienne étant ce quelle est. J'oublie tout, tout le temps. Inframnésique. Les molécules que je fais parfois glisser dans mon sang n'arrangent rien. J'oublie des mots. Des noms. Les souvenirs s'effilochent. Je me suis habitué.
Jeanne Signoret (tiens, ça y est, elle a un nom) se souvient, elle. Elle me harponne en douceur. Je me laisse faire parce que je suis là pour ça. Je n'en finirai sans doute jamais, c'est ce que je me suis dit l'autre jour. Ma base est bancale. Henri Michaux : Je me suis bâti sur une colonne absente. J'ai ces mots en tête depuis des années. Parfois, j'arrive à lutter contre la fuite, je retiens un truc. J'ai l'amnésie configurable, ça peut être pratique.
Jeanne et son harpon souriant. Il y avait donc encore de l'inédit chez moi. C'est rassurant, je peux encore me suprendre. Il est des évidences bonnes à énoncer. Depuis quelques semaines, j'use de prétextes. Jeanne me les met dans la gueule. Les yeux plissés. Et je sais qu'elle a raison, et je sais que je suis très fort pour me cacher les choses. Le harpon de Jeanne, en plein dans le mille. Tout ça m'épuise, mais tout ça avance. Je vais bien, il y a des harpons qui ne blessent pas. Celui de Jeanne est de ceux-là, elle ne s'en sert que pour les trachéotomies. Je prends une grande goulée d'air.

Cat power - Evolution
Better call the ships, they been caught sailing
Better call the captain, he’s been caught stealing
Better call the porter man, he’s been caught leaving
Better call all the guys on the deck; they’ve been caught with no feeling
Better call the fisherman, cause they’re coming on land
Better call the head nurse, wrap us up, to throw us in the dirt
Better call with some resistance, better way to feel no shame
Better call with some persistence, that way you feel nothing at all
Better call on evolution, better way to make a revolution
Better make your mind up quick
Better make your mind up quick
