16.12.06 / 15:16

Clone me, pleaaaase clone meeee

Je ne m'assois jamais, d'habitude. Je monte toujours en tête de train, je reste toujours debout, la rame est toujours pleine. Je compte unedeuxtroisquatrecinq stations. Et je sors. Et je marche. Je monte un escalier. J'en descends un autre. A gauche. A droite. Je descends encore. J'attends. Je monte en tête de train. Je compte unedeuxtroisquatrecinq stations. Je descends. Fin de l'histoire matinale et quotidienne.

Pas ce matin. Ce matin la rame est offerte. Elle déploie ses strapontins pour m'aguicher. Comme j'aime les défis, je ne prends pas celui qui me fait de l'oeil juste devant moi. Je traverse, je me pose au milieu du wagon. Je remarque à peine le côté exceptionnel de l'évènement : je suis assis dans mon métro du matin. C'est là que je découvre qu'il y a quelqu'un à côté. C'est là que je découvre mon jumeau, celui dont on m'a séparé à la naissance.

Comme moi, des écouteurs blancs vissés dans les oreilles. Comme moi, un manteau trois-quarts (d'un goût exquis, évidemment). Comme moi, le cheveu ras. Comme moi, un jean. Comme moi, des chaussures montantes en cuir (d'un goût exquis, il va sans dire). Comme moi, un sac en bandoulière, posé sur les genoux. Mais surtout, surtout, comme moi, tout. Même tête, même air, même regard. Je n'ose pas m'attarder trop longtemps sur son visage. Je vois juste que, comme moi, il scrute d'un sourire son homozygote de gauche.

Pour donner le change, et éviter de faire celui qui drague en milieu ferré, j'arrête de regarder avec autant d'insistance. Je me concentre sur la musique. Mon pied gauche bat la mesure. Et je vois, à côté, son pied droit qui bat exactement au même rythme. Pendant dix secondes et quelques dixièmes, j'ai eu le fantasme que le même morceau passait au même moment dans nos oreilles. Je monte le son.

Je monte le son. Je regarde droit dans le vide. Je compte unedeuxtroisquatrecinq stations. J'ai un frère jumeau temporaire. Comme je suis d'un narcissisme éhonté, il me plait beaucoup. Je m'offre huit minutes de rêverie éveillée. Ma main sur sa cuisse. Sa main dans mon dos. Son sourire collé au mien. Nos parfums identiques. Les autres passagers se volatilisent d'un coup de neurones. Je fais l'amour dans le métro. Je baise un reflet très légèrement infidèle.

Je compte unedeuxtroisquatrecinq stations. Je me lève. Il se lève. Je descends. Il descend. Je marche. Il marche. On se suit dans les escaliers, dans le couloir. Il me quitte pour sa septbis qui ne va nulle part. Sa tête se tourne vers moi. Il dit aurevoir avec les yeux. Je dis aurevoir avec les yeux. Je rejoins ma cinq qui va droit en enfer. Avant qu'il ne disparaisse de mon esprit, je pense juste que c'est bien. De ne pas avoir eu de frère jumeau. Me connaissant, on aurait forcément été siamois.

Anja Garbarek - The last trick
Anja Garbarek - The last trick


Oui, je donne encore et toujours dans la norvégienne. Note que pour une fois, elle n'est pas dépressive (je suis plein de surprises, en fait). Non, ce n'est pas ce qui passait dans mon casque, si tu veux tout savoir c'était Superheroes crash d'OmR, qui est un des morceaux les plus merveilleux de l'univers. Mais je l'avais déjà mis il y a longtemps, et ici on ne resuce pas. Pas trop. Pas souvent. Peu. Enfin, tu vois.
A part ça, je n'aime pas cette note, mais le jour où j'aimerai ce que j'écris, on sera la veille de l'apocalypse, au moins. Ou le lendemain, hin, hin, hin. Et mon jumeau métropolitain avait un truc que je n'ai pas : des mitaines en cuir. C'était très joli, très très joli, et maintenant j'en veux. Ca m'irait très bien, des mitaines en cuir.

Brigitte Patient
Brigitte Patient - Clone me, pleaaaase clone meeee


[Ajout du 08.01.07] : Pour le plus grand bonheur de mes chevilles, qui ont pris une vingtaine de centimètres en quelques secondes, ce billet a été lu par Brigitte Patient sur la Radio Suisse Romande, dans l'émission Journal Infime. Voici donc mon quart d'heure warholien (enfin, mes 3 minutes 30, on fait comme on peut) à écouter. C'est super prétentieux, je sais. Je vais me gêner, tiens.

13.12.06 / 17:55

Finir (se) (par) (en) (y)

J'ai plus une envie d'absence qu'une absence d'envie. D'ailleurs, si je veux, je disparais. Blink. Schpoof. Dzaaa. D'accord, ça ne marche jamais. Je remue mon nez comme cette andouille d'Elizabeth Montgomery, mais rien de magique n'arrive. J'ai juste l'air un peu plus con que d'habitude.

Cette journée n'en finit pas. Moi même je n'en finis pas. D'être épuisé. De n'avoir pas dormi.

Je mens, j'ai dormi au moins trois heures. Et sans doute quatre la nuit d'avant. J'aime bien dramatiser. Je n'en finis jamais.

Pas de corbillard à conduire pourtant. C'est juste que je m'allonge le soir, et puis rien. Rien. Les yeux grands ouverts. Et derrière les yeux, la turbine incessante, infatigable. Je suis mon propre cercle vicieux. Je commence là où je finis, entre les deux je me répète.

Je ne sais pas trop quand je finis par devenir inconscient. Vers trois, quatre heures. Je n'arrive pas à appeler ça du sommeil. Ca ressemble plus à un malaise. Ca ne repose pas en tout cas.

The Konki Duet - Imawa
The Konki Duet - Imawa

05.12.06 / 16:50

Hangin' with the raisin girls

J'en suis toujours au même point. Je hais mon métier. C'est maintenant un réel constat, bien plus qu'une question en suspens. Curieusement, avoir intégré cette idée, ça m'apaise. Je me suis détendu, adouci. Il est absolument inutile que je rende tout ça plus insupportable encore. Comme pour la migraine. Plus tu te crispes dessus, plus c'est douloureux. Il faut, à un moment, tenter de détendre le visage, le cou, les muscles. Ca ne fait pas disparaitre la douleur, mais ça la fluidifie.

Welcome to the Hellmouth me dis-je, matin après matin, en franchissant la porte. Et ça n'a pas l'air comme ça, mais ça finit par me faire sourire. Inexorablement. Ca excite mon masochisme.

[Placer ici 45 minutes de pause involontaire dans la rédaction. J'explique.]

Et c'est au moment où j'allais te dire que tout ça n'était pas grave, que je faisais front tant bien que mal, que j'ai eu droit au fou. Le vrai fou, le barjot, l'incohérent, celui qui hurle plus qu'il ne parle. Celui que tu n'arrives pas à calmer, quel que soit le moyen utilisé. J'ai tenté la douceur. J'ai tenté la compréhension. J'ai tenté la fermeté. J'ai tenté d'élever le ton. A chaque essai il hurlait un peu plus. A chaque essai je tremblais un peu plus.

J'ai un téléphone à ma droite. Je pensais très fort téléphone à ta droite, appelle, allez. Mais le fou, en face, hurlait, sur moi, sur tout. Comment expliquer ? Je n'ai pas pu, là, m'accorder les quarante cinq secondes de coup de fil qui auraient fait monter quelqu'un.

décrocher - numéroter - laisser sonner - prier pour que ça réponde vite - expliquer en codé - raccrocher
le tout sans énerver le moins du monde le cinglé à deux doigts de me lancer son poing directement entre les deux yeux
Pas osé baisser la garde. J'ai aussi pensé à faire glisser le combiné discrètement, à composer un des numéros interne, en espérant que ça décroche et que ça comprenne. Je n'ai pas trouvé le créneau favorable, j'étais concentré sur fixe-le / parle-doucement / ne-bafouille-pas / reste-détendu.

Vingt minutes. Ca a duré vingt minutes. C'est rien vingt minutes, hein ? Tu parles. Ca a duré dix ans en temps-émotionnel-intérieur. Jusqu'à ce qu'une lectrice se lève, me fasse un signe discret, et descende chercher de l'aide. J'ai appris, un petit peu plus tard, qu'elle était arrivée devant mes collègues, paniquée, en disant le gentil monsieur là haut il y a quelqu'un qui lui crie dessus, ça ne va pas, il faut venir l'aider.

Après je suis parti aussi, j'ai foncé vers mon casier attraper les clopes et le lexomil. J'ai pleuré un coup, juste un sanglot. D'énervement. De peur. De trop plein. J'ai fumé, j'ai attendu que l'envie de vomir s'estompe. Je suis remonté à mon bureau. Le fou s'était calmé, il travaillait sagement. Le gardien fait des allers-retours incessants au cas où. Je suis allé remercier la lectrice. Elle a un joli accent étranger, un peu slave on dirait. Elle m'a dit je vous en prrrrie avec le sourire le plus compatissant de l'univers.

J'en suis toujours au même point. Je hais mon métier. Et je vais te dire, je crois que mon métier me hait.

Emily Haines & The Soft Skeleton - Our Hell
Emily Haines & The Soft Skeleton - Our Hell

Now here is my secret:
I tell it to you with an openness of heart that I doubt I shall ever achieve again, so I pray that you are in a quiet room as you hear these words. My secret is that I need God - that I am sick and I can no longer make it alone. I need God to help me give, because I no longer seem capable of giving; to help me to be kind, as I no longer seem capable of kindness; to help me love as I seem beyond being able to love.
Douglas Coupland - Life After God
Non, rien, c'était juste pour me le rappeler. A titre personnel, je remplacerais juste God par something.