25.04.07 / 16:58

Trois femmes

A voté dit la dame, et après je signe mais ce truc là n'est pas fait pour les gauchers qui se tordent le bras et le dos pour écrire. Et qui tremblent, parce que moi ça me rend nerveux, l'isoloir, l'enveloppe, tout le baratin. Alors je tremble, c'est plus fort que moi. Et j'ai du mal à signer le registre. En plus j'ai la gueule de bois, parce qu'on a bu, bu, bu du champagne toute la soirée. Et dansé, dansé, dansé. Comme si l'apocalypse était pour le lendemain.

Alors je tremble un peu, et j'ai un peu mal à la tête, et il fait chaud. Je me dis que la journée va être longue. C'est la première fois que je vote pour quelqu'un et pas faute de mieux. Je veux la voir au second tour. Je veux la voir présidente. Ca a pris du temps, au début elle ne me faisait pas plus d'effet que ça. Mais depuis quelques semaines, je suis à fond. Convaincu. Enthousiaste. Prosélyte. Je la crois, c'est plus fort que moi.

Quand ça tombe, à 20 heures, je suis un peu déçu, puis pas, puis à nouveau. Je ne sais pas. Je me dis que c'est foutu, j'additionne, je divise, mais ça ne marche jamais. Je me dis qu'il reste 15 jours, et qu'il peut s'en passer, des choses, des retournements, des victoires. Après, tard, je la vois faire son discours, et je pense merdemerdemerde.

Le lendemain j'ai ma mère au téléphone. Pas voté depuis trente ans, s'est réinscrite cette année pour faire bien. Toute fière de n'avoir pris que les bulletins NS et JMLP. J'ai un début de nausée. Elle a voté NS, parce que si je fais le bilan de toute ma vie, ce sont les périodes à droite où j'ai le mieux vécu. Je lui demande si elle vit bien depuis cinq ans, entre ses phases de rmi et ses contrats aidés à temps partiel. Tu sais bien que non, c'est de pire en pire. Quand je dis qu'on est à droite depuis tout ce temps, elle dit ha bon ? moi j'avais pas l'impression. Ma nausée ne s'arrange pas, tu penses.

La psychanalyste a un air compatissant. Vous n'évoluez vraiment pas sur les mêmes planètes. Non, je dis. Mais maintenant que je le sais, ça ne m'énerve plus, je suis juste un peu triste pour elle. Je préfère être un peu triste que très en colère, c'est moins fatigant.

Anja Garbarek - Still guarding space
Anja Garbarek - Still guarding space

It is the same when I leave
As when I come
On a higher or lower frequency
It means nothing to me

17.04.07 / 18:02

Dans le faux

encore mort l'autre jour pourquoi faut-il qu'à chaque fois mais si tu sais la même chose encore l'autre jour l'autre jour l'autre jour mort encore à chaque fois pourquoi encore je ne réponds pas à cette question là mais tu sais bien si la même chose le même bruit de verre brisé les éclats qui jaillissent me rattrapent les coupures invisibles mêmes aux yeux exercés pourquoi faut-il

je répète encore une fois au cas où je ne comprendrais pas encore une fois encore une fois et encore une fois même moi j'ai du mal avec ces choses là pourquoi faut-il si tu sais dis-le moi je sèche je déssèche l'autre jour encore mort et pourtant les coupures étaient superficielles tu le sais toi tu sais pourquoi faut-il encore une fois la même chose et encore une fois l'autre jour

illisible dis-tu encore cette fois je le sais de plus en plus mais celui qui lit c'est moi alors à quoi bon je comprendrai de toute façon l'autre jour l'autre jour j'étais là l'autre jour tu le sais où sommes-nous maintenant la même chose inlassablement répétée les coupures au même endroit ne jamais laisser cicatriser les éclats qui me sautent au visage à chaque fois

encore vivant tout bien réfléchi les éclats ne blessent pas se dissolvent se pulvérisent parce que si je claque des doigts je reprends le contrôle je ne suis plus pétrifié l'épiderme se détend je redeviens perméable encore cette fois encore une fois et la suivante et celle d'après et encore après ça je suis plus souple que ce que je raconte pourquoi faut-il dis-moi tu ne sais pas je le sais c'est à moi de le dire encore une fois la même chose et pourtant je ne me répète pas autant que tu le crois

Trost - I was wrong
Trost - I was wrong

11.04.07 / 16:11

Les petites choses

toutes ces petites choses qui fourmillent dans le pli de mon bras dans le bas de ma nuque le long de la colonne vertébrale dans le creux des chevilles

des fins des débuts ma vie qui palpite la fatigue transfigurée le regard qui se pose les yeux qui se ferment qui s'ouvrent qui clignent

les allergies de printemps les sinus en feu les arbres qui m'en veulent la nature qui se ligue mon sourire qui résiste mon corps qui fait front le pollen vaincu par la manière douce

le chat obèse qui ronronne les litres de tisane du Dr Stuart les photos dans ma tête les baisers délicats appuyés langoureux profonds hésitants signifiants

du sable dans les chaussures le soleil sur le nez dimanche de Pâques à la mer allongés sur la plage la psychanalyste en vacances une ampoule au petit orteil droit


Sarah Blasko - Explain

Puisqu'il faut citer ses sources pour ne pas déclencher de guerre thermonucléaire, je dois Sarah Blasko à Nico. Grâces lui soient rendues, et que son chemin de vie soit parsemé de suaves pétales de roses et d'éphèbes en petites tenues. Ou de loutres amoureuses, je ne me rappelle jamais de ses fantasmes exacts. (attention, le lien qui précède rend neuneu)

03.04.07 / 18:31

Tu quoque mi fili

Je sirote une cigarette à petites lampées, accoudé à sa fenêtre. Je regarde la rue, mais je pense à autre chose, le bruit de vaisselle dans sa cuisine, le goût de sa joue. Je souffle la fumée lentement pendant qu'une ambulance passe, ou peut-être des pompiers, c'est devenu un peu flou. J'ai des bulles dans la tête.

Il passe sa main dans mon dos et me dit quelque chose que j'oublie immédiatement. Ca n'a pas d'importance. Il y a longtemps que j'ai cessé de vouloir avoir de la mémoire. Je sais que je me rappellerai l'essentiel, de toute façon. Je me cale contre lui, mes yeux balaient la rue, mon corps respire.

Il a pris cette photo de moi absolument incroyable qui m'a coupé en deux quand je l'ai vue. Ce n'était pas moi sur l'écran, c'était mon père. J'ai reconnu ses traits, son sourire, l'ovale du visage, tels que j'ai pu les conserver dans un coin de ma tête. Erodés, patinés, filandreux, polarisés par les vingt-deux dernières années. J'ai été, quelques minutes, absorbé par cette image inattendue. Mon père, là, devant moi.

Mais non c'est moi. Les yeux sont à moi.

Mes yeux sont à moi. Ce qu'il y a derrière aussi.

Dans quelques années à peine j'ai l'âge définitif de mon père. Je n'arrive plus à savoir si ça m'angoisse ou pas. Sans doute que non.

Frida Hyvönen - I drive my friend
Frida Hyvönen - I drive my friend