08.04.08 / 22:07
Imbécile
Alors forcément je me suis retournée d'un coup sec, et il était là avec cet air ahuri, tu sais, son air de chat qui vient de tomber dans la baignoire, il a fait comme s'il ne me voyait pas, l'imbécile et puis il a dit ho, heu, c'est toi. Alors je l'ai giflé, pas tant parce qu'il me suivait que parce qu'il était totalement incapable de feindre la surprise, tu vois quitte à me faire espionner j'aimerais autant que ce soit un peu professionnel. Donc un bon gros aller-retour bruyant, histoire qu'il ait l'air vraiment étonné. Pour l'aider, en quelque sorte.
Mais j'avais ma bague, celle avec la pierre et je l'ai écorché ce connard, et ça s'est mis à saigner. En fait dans l'élan ma main a frappé un peu trop haut et au lieu de taper sur la joue, le retour est tombé sur la tempe, ça pissait le sang. Il bougeait pas, il restait là, les doigts posés sur le côté droit du visage, comme pour retenir l’écoulement. Ca m'a énervée, tu vois, même se faire blesser il y arrivait pas avec conviction.
Je l'ai emmené à la pharmacie en bas de la rue, mais je te jure, tout le trajet j'avais envie de lui planter un escarpin dans le dos et de l'achever. Il disait toujours rien, j'en pouvais plus. On a dit qu'il était tombé, blablabla, et une rousse potelée, en blouse, très vulgaire, l'a désinfecté avec des ho monsieur quand même je pense qu'il va falloir aller vous faire faire des points. Le voir comme ça, comme un gros bébé qu'on talque, ça me mettait hors de moi. Et puis cette dégaine qu’il avait, avec le pansement qui lui recouvrait à moitié l’œil. Alors quand on est sortis de là je lui ai fait un croche pied, discrètement, en disant aurevoirmercibonnejournée à la pharmacienne. Je sais pas comment il a fait son compte, mais même tomber correctement c'est pas dans ses cordes on dirait. Toujours est-il que sa tête a heurté un coin d'étagère en verre, en même temps, si tu veux mon avis, ils sont pas futés dans les pharmacies de se meubler comme ça. Enfin, pour le coup il s'est vraiment ouvert le crâne cette fois là.
Après, tout le monde s'affolait, moi je disais "c'est rien, il va se réveiller, hein, Thomas, debout maintenant, deux fois le même jour, hein, ahah, dis donc", enfin tu vois, je donnais le change. Mais cette enflure, il restait là, étalé, et du sang, du sang partout sur le lino.
C'était l'année dernière, il est resté dans le coma presque un mois. Et puis il a ouvert les yeux, et c’est tout. Alors moi maintenant j'ai un légume à la maison, et figure-toi qu’on ne divorce pas d’un légume. On le lave, on le torche, on le promène en fauteuil, on s’extasie quand il mange sans s’en foutre partout. De temps à autre, quand vraiment j’en peux plus de ses filets de bave, je lui en colle une bien sonore en travers de la tronche, avec le plat de la main. Et je vise la joue, tu parles, je calcule. Et maintenant j’enlève la bague. Hé, c’est lui qui me l’avait offerte. Le con.
Husky Rescue - Nightless night
18.03.08 / 16:10
Apocalypse tomorrow
C'était le soir béni où l'air était tiède et sentait la montée de sève. Le soir attendu où la fenêtre était enfin ouverte et où je brûlais d'envie d'être en manches courtes. C'était un soir où j'ai figé le temps pour pouvoir juste m'imprégner, parce que je savais que j'étais dans le fugace, que le froid reviendrait le lendemain, qu'il ne fallait pas encore ranger l'écharpe, que c'était un soir à part, l'hirondelle éclaireuse qui disait "printemps ?", un peu timide et pas très sûre d'elle.
Mais moi je disais j'ai envie de printemps et c'est pas si souvent, parce que ma saison de choix c'est plutôt l'hiver d'habitude, et les longs manteaux qui masquent, et les vêtements superposés qui amplifient, et me cacher dans tout ça, et râler dans la rue parce que j'ai oublié mes gants. Mais je pensais "le printemps, hein ?", et je me rappelais le tulipier en fleurs dans la rue à côté, et je sentais l'air neuf qui entrait à petites goulées dans l'appartement.
J'ai figé donc, le temps, la sensation, les effets, et tout le reste, les minutes avant qu'on ne frappe à la porte et que je ne sois obligé de porter mon esprit ailleurs, les instants avant que l'alcool ne modifie la perception. J'ai figé et enregistré, pour que ça se grave sur les bras, dans le cou, le long du dos et dans les jambes. Pour que ça ne fasse pas comme les autres moments que je ressens à peine et que j'oublie à mesure qu'ils s'accumulent aux précédents.
Ca a duré trois cents ans, pendant lesquels j'ai oublié le reste autour, il n'y avait que moi et la nuit tombée et la petite brise moelleuse. Puis comme prévu, les pas dans le couloir, le toctoctoc, la porte qu'on ouvre et l'hiver qui reprend sa fin.

Goldfrapp - Happiness
03.03.08 / 11:38
Poison in your ear
Je disais nous allons au-devant de graves problèmes à une vieille hirsute. Je disais ça la voix un peu voilée par un début de sanglot, tu sais, la gorge qui serre et la syllabe humide. Et puis je me suis réveillé, comme souvent maintenant, au milieu du rêve, avec des morceaux persistants et des rémanences en volutes autour de la tête.
Ca virevolte comme des papillons ces saloperies, et j'ai beau essayer de les chasser en agitant les mains, j'ai juste l'air demeuré ou schizophrène.
Raconter mes rêves, c'est un peu tout ce que sais faire en ce moment, mais ça tu l'as vu déjà. J'aime pas trop ça au fond, parce que c'est un peu le degré zéro de moi-même en tant que mec qui essaie d'écrire. Mais le fait est que sur ce sujet précis, ces temps-ci (ces mois-ci, ces années-ci, cette vie-là) je ne suis que dans l'essai. Et je ne transforme pas des masses.
Au réveil, donc, j'étais de fort méchante humeur. Comme tous les matins depuis environ deux mois et demi, faut bien l'avouer, avec une forte envie d'allumer un truc qui fait tousser. Et j'avais cette phrase, nous allons au-devant de graves problèmes, encore là, autour des paupières, et la gorge prète à lâcher, étranglée sans les mains, au bord de la douleur. Et les yeux qui débordaient un peu, de rage contenue et d'un trop plein de liquide. Un peu après, j'ai pleuré sous la douche. Quelques secondes à peine, juste pour que ça se déserre un peu, mais ça n'a pas suffit, évidemment, et depuis lors je me dis sans m'arrêter que je vais au devant de graves problèmes.
Ceci étant probablement une bonne nouvelle, si tu veux mon avis.

St. Vincent - Paris is burning
17.02.08 / 22:48
Théorie fumeuse
Le soleil, aujourd'hui, dans le parc. Allongés dans l'herbe. Les débris de conversations qui échouent dans nos oreilles. Politique vers la droite. Sexe, je crois, un peu plus bas. Fins d'études juste en haut sur la butte. Mais le soleil, je disais, sur les joues, sur le front, à travers les verres fumés. Le manteau ouvert, la tête sur la pelouse. La chaleur, doucement, qui se diffuse. Et je me disais, ça ne tient peut-être qu'à ça, ce petit retour dépressif. A l'absence de soleil depuis des mois, au froid qui s'insinue jour après jour, au gris uniforme tout autour.
Et puis je me rappelle, la privation, la cigarette absente entre mes doigts. La petite brûlure dans la gorge à chaque bouffée dont je n'ai plus qu'un souvenir déjà vague. La petite violence répétée plusieurs fois par jour : lutter contre l'envie. Je me rappelle, cette année là où j'avais réussi sans effort, presque sans m'en rendre compte. Et la dépression, la vraie, arrivée en douce. Diagnostiquée et chimiquée des mois plus tard. Quand je n'en pouvais plus de n'être rien, quand elle était devenue ma seconde peau. J'ai compris, longtemps après, que c'était le tabac qui m'avait tenu debout toutes ces années, et que son absence avait précipité ma dislocation. Pas la cause directe, juste le coup d'accélérateur.
En fait, je vais te dire, ce qui m'arrive, là. J'ai peur du retour du vide. C'est la trouille monstrueuse, irrationnelle, de mourir de ne pas fumer. C'est pour ça, les rechutes, à chaque fois. Sauver ma peau, ré-agréger mes membres épars, souder les articulations au tronc. De la mauvaise manière, mais de la manière connue. Il faut vous recréer sans elle, dit l'analyste. Qui a bien compris, futée comme une lacanienne, que par divers détours dont je t'épargne le détail, renoncer à la cigarette, c'est chez moi renoncer à la mère. Et vlan.

Dengue Fever - Sober driver
Ecouté là l'autre soir, élu à l'unanimité de mes deux oreilles plus beau morceau de l'univers pour au moins les trois prochains jours. Ecoute bien, écoute fort, c'est plein de surprises.
20.01.08 / 14:54
The spider's stratagem
Je n'ai pas peur de souffrir, marmonnait l'araignée avant que je ne l'écrase, je n'ai pas peur de souffrir, répétait cette garce filandreuse en descendant du plafond, avant que je ne l'attrape par la soie, avant que je ne la pose sur la tomette usée, avant que mon pied ne s'abatte rageusement sur elle, je n'ai pas peur de souffrir quand je vois à quel point tu morfles sans tes tiges incandescentes.
Et c'est peu dire qu'elle avait raison, la tisseuse pleine de pattes, parce qu'elle savait sans doute le coup des nuits agitées, le coup des cauchemars impossibles, le coup du patch qui te stimule même quand tu tombes épuisé. Tu sais cette nuit mon téléphone a sonné, et c'était tellement réel et plein que j'ai bien cru que c'était vrai et que pour une fois je ne rêvais pas.
Alors j'ai pris l'objet dans mes mains mais impossible de décrocher, la touche ne fonctionnait plus, et sur l'écran je voyais un film passer.
Dreaming David ça s'appelait, et il y avait mon père et mon grand-père, mais c'était la même personne, et moi petit qui lui-leur tenait la main. On allait au cinéma voir Dreaming David et tout ça n'en finissait pas, avec cette sonnerie improbable, ce putain de téléphone qui refusait de décrocher alors que je savais très bien qui appelait, alors que je savais très bien que ça n'arriverait pas deux fois, tu as une chance et c'est tout quand il s'agit de coups de fils posthumes, c'est une règle non écrite. Il y avait juste l'écran lumineux, et une voix qui hurlait je suis là, je suis là, décroche, bordel, décroche.
Evidemment j'ai perdu l'appel, et l'écran s'est figé sur Dreaming David et je me suis réveillé. C'était beaucoup trop tôt pour un dimanche, beaucoup trop cinq heures du matin, et la télé était restée allumée. Quelqu'un y suppliait décroche, mais décroche, enfin, la voix pleine de terreur, probablement avant qu'un psychopathe ne lui fasse passer le goût des appels longue distance à grand renfort de coups de couteaux. Je ne sais pas, j'ai éteint en grognant.

My brightest diamond - Dragonfly
