C'était le soir béni où l'air était tiède et sentait la montée de sève. Le soir attendu où la fenêtre était enfin ouverte et où je brûlais d'envie d'être en manches courtes. C'était un soir où j'ai figé le temps pour pouvoir juste m'imprégner, parce que je savais que j'étais dans le fugace, que le froid reviendrait le lendemain, qu'il ne fallait pas encore ranger l'écharpe, que c'était un soir à part, l'hirondelle éclaireuse qui disait "printemps ?", un peu timide et pas très sûre d'elle.

Mais moi je disais j'ai envie de printemps et c'est pas si souvent, parce que ma saison de choix c'est plutôt l'hiver d'habitude, et les longs manteaux qui masquent, et les vêtements superposés qui amplifient, et me cacher dans tout ça, et râler dans la rue parce que j'ai oublié mes gants. Mais je pensais "le printemps, hein ?", et je me rappelais le tulipier en fleurs dans la rue à côté, et je sentais l'air neuf qui entrait à petites goulées dans l'appartement.

J'ai figé donc, le temps, la sensation, les effets, et tout le reste, les minutes avant qu'on ne frappe à la porte et que je ne sois obligé de porter mon esprit ailleurs, les instants avant que l'alcool ne modifie la perception. J'ai figé et enregistré, pour que ça se grave sur les bras, dans le cou, le long du dos et dans les jambes. Pour que ça ne fasse pas comme les autres moments que je ressens à peine et que j'oublie à mesure qu'ils s'accumulent aux précédents.

Ca a duré trois cents ans, pendant lesquels j'ai oublié le reste autour, il n'y avait que moi et la nuit tombée et la petite brise moelleuse. Puis comme prévu, les pas dans le couloir, le toctoctoc, la porte qu'on ouvre et l'hiver qui reprend sa fin.

Goldfrapp - Happiness
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